Quelques pistes
Pour une nouvelle
Donne
Avant-propos
Ce qui me déconcerte à l’heure actuelle et je ne le dirai jamais assez ,c’est ce que j’ai l’impression de travailler de plus en plus et de gagner de moins en moins ;il est vrai que je pourrais travailler à l’économie ,c’est à dire en faire le plus possible dans un minimum de temps ,mais il n’y rien à faire , je bosse à mon rythme et j’ai de plus en plus de mal à faire autrement, c’est le privilège de l’âge on fait son boulot comme il vient avec un minimum de stress. Aucune augmentation réelle depuis 1990 pour les éducateurs mais des hausses substantielles pour les directeurs et les CSE. Ah ! si mon oncle était ma tante , je serais toujours son neveu…..Rien ne change, l’écart se creuse mon bon entre la classe dirigeante et la masse travailleuse. Diviser pour mieux gouverner, c’est éculé ,mais ça marche.
Entre les ex-éducateurs qui se la jouent et qui ont chopé la grosse tête et les petits cons qui débarquent de leur bourgeoisie existentielle ,il n’y a aucun choix à faire si ce n’est celui de poser son derrière dans un coin et de rigoler en les observant ;croyez-moi, ça paie, on s’en désouderait presque le cornet… Ce qu’un homme moyen plein de bon sens arrive à dire en quelque mots, prend une demi heure pour les jouisseurs de la jaspine :ça ne s’apprend pas au collège mais ça se peaufine………il faut des mots pour parler aux jeunes dont le vocabulaire devient de plus en plus restreint (je me souviens d’un éducateur qui était venu me présenter une jeune fille pour que je prenne le relais de la mesure de LS ;après avoir fait le tour de la situation tant familiale que personnelle de la jeune pendant 35 mn, il est parti en me souhaitant bonne chance. A peine avait-il passé la porte que la jeune fille s’est retourné vers moi et avec un petit sourire en coin et le sourcil en V m’a dit textuellement : « j’ai rien capté ».Le gars il avait jacté plus d’une demi heure sans se rendre compte qu’elle avait perdu le fil…….cette histoire n’a hélas rien d’exceptionnel………….
Mais trêve de provocation ,essayons de faire le point concrètement sur l’état de santé de notre administration que je ne vous décrirai pas puisque vous êtes censé en faire partie donc de la connaître aussi bien que moi. Depuis 25 ans que j’y traîne mes guêtres ;qu’ est-il advenu de l’éducation surveillée…….que sommes-nous devenus ? et les jeunes dont nous nous sommes occupés………
La PJJ a été définie par un journal dont je tairai le nom de la façon suivante :
« Cette institution serait marquée par un mélange d’hermétisme, de défense acharnée des intérêts catégoriels et une crise d’autorité de la direction………….. ».
Avant-propos
Une histoire d’éducateur
-les hébergements
-le milieu ouvert
Conclusion ponctuelle
-La montée en flèche de la petite délinquance
-L’Europe
Où allons-nous
-Les 2 directions possibles
-Ce que j’en pense
Conclusion
Une histoire d'éducateur
Les hébergements
On ne refait pas l'histoire. Elle se refait d'elle-même. Les grands internats, Dieu sait si j'ai pu les critiquer. Ils étaient le symbole de ce qu'il fallait abattre à tout prix dans le milieu des années 70.
L'emploi du temps d'un jeune à l'époque était cadré du matin au soir et on savait où se trouvait un mineur à n'importe quelle heure.
Les grandes institutions comme celle-là avait plusieurs groupes. Chacun était constitué d'une équipe d'éducateurs à laquelle était confié un groupe de 10 jeunes en moyenne.
Chaque début de semaine, il y avait une grande réunion institutionnelle à laquelle étaient présents : le directeur, son adjoint, les chefs de service éducatifs de chaque groupe et un membre des équipes éducatives.
Pendant ces lieux de parole, les informations étaient restrictives ; du moins celles que l'on pensait pouvoir l'être... Il était débattu des problèmes inhérents à chaque "petite structure" et c'est là surtout qu'étaient faites les demandes en matériel : du papier toilette à la brosse à dents. Tout était recensé et celui qui en avait déjà eu une il y a quinze jours pouvait toujours "se brosser" : aucun gaspillage intempestif ! Les éducs étaient les garants de ce que possédaient les jeunes, et il fallait faire pratiquement une plaidoirie pour avoir gain de cause et repartir avec un tube de dentifrice supplémentaire.
Il y avait les ateliers classiques : la menuiserie, la plomberie, la maçonnerie et la métallerie... Nous y déposions les jeunes de 8h 30 et nous les récupérions pour le repas à 12h le matin, et l'après-midi de 13h 30 à 17h. Il n'y avait pendant ces temps, aucun élève dans les groupes...
Le soir, après le repas, le coucher était à 21h en dehors des deux jours de TV hebdomadaires si les services avaient été bien faits : balayage, serpillère à chacun leur tour.
A l'extinction des feux, le veilleur de nuit attendait que nous ayons fermé toutes les portes à clé pour investir le bureau ; pas pour longtemps d'ailleurs, car il devait faire le tour de l'institution à plusieurs heures de la nuit. Mais les éducateurs, une fois les gamins enfermés dans leur chambre, retournaient dans leurs pénates, qui n'étaient pas bien loin puisque les logements de fonction étaient à proximité au pire, quand ils n'étaient pas à l'intérieur de l'immense bâtisse...
Quant aux stagiaires, ils avaient en principe droit au groupe désaffecté depuis plusieurs années, à l'écart dans une autre aile de l'institution. Il est vrai que les portes ne fermaient pas à clé, mais les conditions de vie étaient similaires. Je me souviens encore de mes paroles qui résonnent dans ces grands couloirs vides. Les nuits de cuite étaient fréquentes pour chasser les angoisses, quand ce n'était pour foutre dehors les titulaires qui venaient dire un petit bonsoir aux éducatrices en stage……. La vie n'était pas facile pour les femmes à cette époque. Peut être les institutions auraient-elles eu un vécu différent si les équipes à l'époque avaient été réellement mixtes... Il est important de se poser la question.
Je pourrais disserter des pages entières sur ce type de fonctionnement. Je le ferai peut-être un jour quand je n'aurait pas de quota à respecter.
Dix-huit ans plus tard, j'ai travaillé dans un foyer d'accueil d'urgence. Je pense que le fonctionnement même de la PJJ est lié à ce type d'établissement. L'urgence, à l'heure actuelle, se fait de plus en plus urgente, et la principale activité des éducateurs de milieu ouvert consiste à faire du démarchage et du porte à porte et les foyers de notre administration se barricadent derrière des projets pédagogiques qui valent ce qu'ils valent mais qui, dans la majorité des cas, font office de filtre pour les cas "merdeux" et extrêmes qui sont adaptés ou pas aux équipes... ce qui est un comble.
Bref, dans ce foyer d'accueil d'urgence tous les mineurs présentés étaient acceptés s'il y avait de la place. La mise en place par un éducateur d'un atelier occupationnel avait grandement facilité la tâche de tout le monde. La pression était permanente, mais l'équipe avait une moyenne d'ancienneté de dix ans, et passait les épreuves du feu avec expérience et vigilance.
J'ai terminé mon expérience d'hébergement il y a six ans dans un foyer (encore un) qui se mettait en place avec des éducateurs titulaires depuis un an.
De ma fenêtre, j'ai assisté à une féminisation de la profession à l'inverse du début de ma carrière ; les conséquences sont tout aussi disproportionnées : trop de violence d'un côté, du temps et pas assez de dialogues, et trop de dialogue et pas assez de violence de l'autre... On peut épiloguer, mais quelqu'un ou quelqu'une qui se fait traiter "d'enculé" sans réagir devrait se poser des questions.
Le milieu ouvert
Il a fallu que je travaille en milieu ouvert pour rencontrer des gens qui n'avaient jamais travaillé en hébergement. Nous pourrions là aussi débattre et discuter du comment et du pourquoi, et nous comprendrions très vite que, dans les années 80, la PJJ a essayé de régionaliser ses recrutements ce qui a conduit à ce type d'aberrations .
Pour quelqu'un qui avait l'habitude comme moi de travailler en équipe, bosser en milieu ouvert ne s'est pas fait du jour au lendemain. Mais on s'y fait vite, curieusement, on s'impose un rythme de travail, et la plupart du temps ça va tout seul. Il faut humblement reconnaître que la pression n'est pas la même, même si parfois elle est aussi difficilement gérable. Mais nous avons l'avantage d'être tous les soirs chez nous, et cela, ça vaut bien les 500 balles de primes d'hébergement.
La solitude du travailleur social dans un cas comme dans l'autre est présente de toute façon, et après réflexion et distanciation nécessaire, le travail d'équipe en hébergement s'arrêt souvent quand on arrête son service (après nous le déluge, ou du moins, ça sera pour celui qui travaillera après nous).
En milieu ouvert, le vide nécessaire a du mal à se faire, mais il se fait. De toute façon, nous sommes très vite conscients que ce que nous avons laissé, nous allons le retrouver à notre retour.
Conclusion ponctuelle
La montée en flèche de la petite délinquance.
Je ne vous referai pas le coup des médias qui mettent en avant des proportions alarmistes et alarmantes sur l'augmentation de la petite délinquance. Tous les professionnels le savent et peu importe le pourcentage.
La réponse du gouvernement dans un premier temps a été de recruter des éducateurs mais également des gardiens de la paix. Ce qui démontre bien que nous avons toujours le cul entre deux chaises ; entre le sécuritaire et l'éducatif. Si les éducateurs étaient des faiseurs de miracle, nous serions riches... ce qui n'est pas le cas. On peut donc penser sans se tromper que l'éducatif ne fait pas tout, mais que le sécuritaire ne le fait pas non plus : les américains, pour ne pas les nommer, ne sont pas à prendre en exemple.
L’Europe
La Suède
Il semble que le système suédois ait été longtemps progressiste. Bien entendu, la dérive sécuritaire touche ce pays comme les autres : le chômage y étant en hausse comme partout ailleurs. Les adolescents en difficulté ne sont pas épargnés, les institutions où ils sont accueillis dépendent financièrement des conseils régionaux. L'état s'y investissant de moins en moins…..
L'Allemagne
Tout mineur peut se voir imposer contre son gré une forme d'éducation jusqu'à l'âge de 18 ans. Le contrôle social des familles a plus d'importance que le bien-être de l'enfant... L'enfermement y existe sous deux formes : la mise en arrêt et l'emprisonnement à vertu éducative dans des établissements spécifiques.
L'Angleterre
Le « children ord »de 89 était censé faire disparaître les abus (notamment les retraits arbitraires des enfants à leur famille). L'aspect financier de cette application devait suivre et ce n'a pas été le cas... Les centres fermés sont dirigés par le ministère de la santé via les autorités locales. La tradition de l'enfermement est très forte en Angleterre. Comme partout en Europe, les gouvernements restent sensibles aux pressions populaires, sensibles à des réponses éducatives visibles...
Grèce
Le droit pénal des mineurs s'inspire de celui des adultes... L'enfermement y existe sous deux formes : les établissements de rééducation et les centres pénitentiaires.
Portugal
Le Portugal fait partie des pays dont la législation concernant les mineurs est récente (à l'instar de l'Espagne et de la Grèce qui sortent d'une dictature). Les jeunes de 16 à 18 ans sont orientés vers des tribunaux "normaux". S'ils sont incarcérés ils le sont donc avec les majeurs.
Belgique
L'inscription des mesures de protection au casier judiciaire n'est pas supprimée... Les centres fermés et l'isolement non plus…
Italie
Elle a une législation avancée en ce qui concerne le droit des mineurs. Mais les pratiques ne reflètent pas les textes. Il n'y a pas de "fric"...
L'Espagne
Elle rattrape le retard qu'elle avait pris avec le franquisme. L'objectif prioritaire des espagnols est la prévention, mais l'enfermement y existe encore sous de nombreuses formes selon le comportement du mineur.
Irlande du Nord
Le système irlandais est répressif. Le jeune délinquant est un danger pour la communauté. l'enfermement n'est remis en cause par personne.
Ecosse
L'enfermement n'est pas aussi systématique qu'en Angleterre... pour les écossais, le mineur doit rester autant que possible dans sa famille.
Ce qui est évident c'est qu'aucun pays de la communauté ne semble avoir touché du doigt, ne fut-ce que de l'ongle, chaque état tâtonne dans son coin, en fonction de son histoire et de sa culture... la France comprise, cela va de soi.
Où allons-nous ?
Les deux directions possibles
Elles coulent de source. Elles vont de soi, ou c'est le retour au tout sécuritaire, ou c'est la continuation de ce qui est entrepris avec moultes améliorations des fonctionnements. Ne riez pas, il existe des éducateurs et des personnels qui pensent qu'un retour à des méthodes carcérales améliorerait l'ordinaire des citoyens et ne diminuerait, mais n'augmenterait pas non plus les actes de délinquance commis par les bambins dont nous nous occupons. Pour eux, la réponse serait immédiate et sans discussion possible. Pour d'autres, les étrangers comme d'habitude sont à l'origine de tous les maux, et la différence culturelle des maghrebins ne permettra jamais leur intégration. Ils font chez nous des choses qu'ils ne feraient pas chez eux, etc..
Les discours racistes et fachistes existent nous le savons. La mondialisation croissante mettra en péril la démocratie, on ne donnera plus d'argent pour ce qui n'est pas rentable et ça, ce n'est pas une utopie. On préfèrera à long terme investir dans le sécuritaire plutôt que sur des idées qu'on ne maîtrise pas. Mais cela est un autre débat.
Ce que j'en pense
1° Tout d'abord nettoyer devant notre porte. Il me paraît important dans un premier temps de séparer les maisons d'arrêt pour mineurs et pour majeurs.
Réinvestir la maison d'arrêt en lui donnant les moyens nécessaire de fonctionner en terme de finances et de personnels. Plus de psycho, d'instit et d'éducs et de gardiens. Ce qui implique un partenariat rapproché entre le pénitentiaire et la PJJ. L'arrêt des systèmes de cantine pour les mineurs qui permettent des fonctionnements mafieux. Imaginer une rétribution de type CNASEA pour tous. Bref, une refonte fondamentale de ce type de structure qui existeront toujours quoique l'on en pense.
2° Le rétablissement des centres d'observation pour un dispatching cohérent des mineurs multirécidivistes. On a rien inventé de mieux depuis leur suppression, ce qui est un comble.
3° Transformation d'une partie des foyers PJJ en foyer d'accueil d'urgence en fonction des besoins départementaux. La différence de fonctionnement sera à travailler avec les CPI.
4° Multiplication par exemple des CER avec possibilités de faire plusieurs CER à la suite. Un passage de trois mois et après... On peut prolonger la durée de vie des sessions à 3, 4 ou 6 mois. Ce sont les gens de l'intérieur qui peuvent faire leurs propres règles.
5° Le cinquième point aurait pu parler d'un travail avec les hôpitaux psychiatriques. Je ne le ferait pas volontairement. Certains départements s'y sont attelés depuis longtemps. Mais après une discussion un jour avec un psychiatre, celui-ci nous en a envoyé en pleine figure (nous étions deux éducateurs à discuter) que cela faisait 25 ans que les éducateurs PJJ avaient la tronche des gamins...
J'en suis encore scotché sur ma chaise après plusieurs mois ; après tout, il n'avait pas tout à fait tort, et c'est bien ce qui me contrarie.
CONCLUSION
En milieu ouvert, nous sommes en perpétuel démarchage pour trouver un endroit pour tel ou tel gamin. Et la plupart du temps, nous faisons appel au privé parce que le manque du public est plus qu'évident. J'ai été une fois en quête d'un CER et celui de la PJJ avait un fonctionnement de type foyer avec une commission interne d'admission...
Je suis resté sur le cul et je me suis dirigé vers le privé. Je reste parfois en admiration devant ces gens qui ne comptent ni leur temps ni leur énergie pour prendre des gamins qui ne sont acceptés nulle part. Pour nous, c'est le moment ou jamais de nous poser des questions sur ce que nous voulons ou sur ce que nous ne voulons pas. Je fais également l'impasse sur beaucoup de personnels administratifs, parfois des ex-éducateurs parvenus en haut de l'échelle qui méprisent notre travail. Ils oublient trop souvent que, pour fonctionner et nous occuper des gamins, nous pouvons nous passer d'eux, mais eux pas de nous ; ils ont la cervelle comme du gruyère, mais à force de trop parler, ils ne semblent plus savoir où se trouve leur intérêt.
Voilà, à nous de nous retrousser les manches, et de faire de notre administration quelque chose qui tienne la route et qui force le respect de tous. C'est possible.